Leurs écrits nous parlent – 3 – Petite Poucette de Michel Serres

Michel Serres, philosophe, grand-père enthousiaste de 84 ans, parle de ceux qui pourraient être ses petits enfants. Il les appelle Petit Poucet et Petite Poucette, en clin d’œil à la maestria avec laquelle les messages fusent de leurs pouces. Le titre du livre : « Petite Poucette ». Le sous-titre : « le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… » Ce nouvel humain est né des nouvelles technologies. Pour Michel Serres débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées ; du savoir discuté sur les doctrines enseignées ; d’une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique…

Sa vision de l’avenir nous questionne. Nous lui trouvons des analogies avec la société participative que nous souhaitons voir advenir. Les passages sélectionnés dressent un constat sur lequel il est possible de bâtir un avenir.  C’est peut être un peu long mais cela vaut le coup d’être lu.

Lecture sur les Petites Poucettes et Petits Poucets :

Leurs ancêtres fondaient leur culture sur un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par l’Antiquité gréco-latine, la Bible juive, quelques tablettes cunéiformes, une préhistoire courte. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléoanthropologie millionnaire. N’habitant plus le même temps, ils vivent une tout autre histoire.

Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus représentée celle de cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.[…]

Nous, adultes, avons transformé notre société du spectacle en une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement. Critiqués, méprisé, vilipendés, puisque pauvres et discrets, même s’ils détiennent le record mondial des prix Nobel récents et des médailles Fields par rapport au nombre de la population, nos enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs dominants, riches et bruyants.

Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la Toile, la lecture ou l’écriture au pouce des messages, la consultation de Wikipédia ou de Facebook n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent, ni n’intègrent, ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants.

Ils n’ont plus la même tête.

Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la Toile, à tout le savoir : ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous vivions dans un espace métrique, référé par des distances.

Ils n’habitent plus le même espace.

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 70. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.[…]

Que transmettre ? A qui le transmettre ? Comment le transmettre ?

Que transmettre ? Le savoir !

Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps du savant, aède ou griot. Un bibliothèque vivante… : voilà le corps enseignant du pédagogue.

Peu à peu, le savoir s’objectiva : d’abords dans des rouleaux, sur des vélins ou parchemins, support d’écriture ; puis, dès la renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie ; enfin aujourd’hui, sur la Toile, support de messages et d’information.

L’évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d’enseignement. Du coup, la pédagogie changea au moins trois fois : avec l’écriture, les Grecs inventèrent la paideia ; à la suite de l’imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd’hui ?

Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait.

Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS, l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et déjà transmis.

Objectivité, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, disais-je, référé à des  centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des  concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres en bibliothèques, d’instrument dans les laboratoires… Ce savoir ces références, ces textes, ces dictionnaires les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous – même les observatoires ! -, mieux, en tous lieux où vous vous déplacez. De là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu’ils passent ; et ils vous répondent aisément.[…]

Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulu une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois.

De même donc que la pédagogie fut inventée par les Grecs (paideia), au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture, de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance, de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies, dont les nouveautés ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j’ai citées ou pourrais énumérer.

Ce changement si décisif de l’enseignement – changement qui se répercute peu à peu sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais aussi le travail, les entreprises, la santé, le droit et la politique, bref, l’ensemble de nos institutions -, nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin. […]

Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent nos conduites, nos médias, nos projets noyés dans la société du spectacle. Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà. […]

L’offre et la demande

Ce chaos nouveau, primitif comme tout tohu-bohu, annonce un retournement, d’abord de la pédagogie, ensuite de la politique sous tous aspects. Jadis et naguère, enseigner consistait en une offre. Exclusive, semi-conductrice, celle-ci n’eut jamais le souci d’écouter l’avis ni les choix de la demande. Voici le savoir, stocké dans les pages des livres, ainsi parlait le porte-voix, le montrait, le lisait, le disait ; écoutez, lisez ensuite, si vous le voulez. En tous cas, silence.

L’offre disait deux fois : tais-toi.

Fini. Par sa vague, le bavardage refuse cette offre pour annoncer, pour inventer, pour présenter une nouvelle demande sans doute d’un autre savoir. Retournement ! Nous autres, enseignants parleurs, écoutons à notre tour la rumeur confuse et chaotique de cette demande bavarde, issue des enseignés que, jadis nul ne consultait pour apprendre d’eux s’ils demandaient vraiment cette offre-là.

Pourquoi Petite Poucette s’intéresse-t-elle de moins en moins à ce que dit le porte-voix ? Parce que, devant l’offre croissante de savoir en nappe immense, partout et toujours accessible, une offre ponctuelle et singulière devient dérisoire. La question se posait cruellement lorsqu’il fallait se déplacer pour découvrir un savoir rare et secret. Désormais accessible, il surabonde, proche, y compris en volumes petits, que Petite Poucette porte dans sa poche, sous le mouchoir. La vague des accès aux savoirs monte aussi haut que celle du bavardage.

L’offre sans demande est morte ce matin. L’offre énorme qui la suit et la remplace reflue devant la demande. Vrai de l’école, je vais dire que cela le devient de la politique. Fin de l’ère des experts ?

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