Leurs écrits nous parlent – 4 – piqué dans Fakir : extraits de « l’illusion économique » d’Emmanuel Todd

Fakir : Journal fâché avec tout le monde. Ou presque. Lié à aucun parti, aucun syndicat, aucune institution, le journal Fakir est largement rédigé et illustré par des bénévoles. Il paraît tous les 2 mois. Site internet pour s’abonner : www.fakirpresse.info.

 Emmanuel Todd est démographe, sociologue et essayiste. Il a écrit de nombreux livres et s’est attelé à la rédaction d’une histoire des systèmes familiaux dont le premier tome « l’origine des systèmes familiaux » a été publié 2011. « L’illusion économique » date de 1998. Les extraits ci-dessous, concernant la France, éclaire notre société d’un jour intéressant (nous pourrions dire lumineux). Certains se reconnaîtront dans des descriptions ou refuseront de le faire. Je crois que beaucoup de ceux qui étaient dans une situation privilégiée à l’époque n’y sont plus ou sentent qu’ils sont au bord du précipice, s’inquiètent pour leurs enfants. N’est il pas temps que classes moyennes et classes populaires se retrouvent enfin dans une gauche qui lutte réellement contre la misère, pour le bien vivre de tous et de chacun, contre  l’économie financière et capitaliste imposée par quelques uns ?

Bonne Lecture :

Le peuple :

L’agitation [de Mai 68] une fois retombée, les suites du gauchisme incluent une forte composante anti-populaire. Vingt ans avant Maastricht, plus de dix ans avant l’émergence du Front National, commence la mise en accusation du peuple français, sa redéfinition par des élites qui se pensent de gauche, comme intellectuellement et moralement déficient. On ne peut que contempler avec tristesse une couverture de Charlie-Hebdo, datant du 11 octobre 1971, portant en gros titre LE PEUPLE DE FRANCE, et le représentant, laid, moustache épaisse et sourcils bas, revendiquant ses valeurs « Métro, Boulot, Guillotino ». La diabolisation du peuple a précédé d’une quinzaine d’année l’émergence du populisme. Pour être plus exact, elle a provoqué cette émergence.

 

La Nation :

La nation, qui enferme les riches et les pauvres dans un réseau de solidarité, est pour les privilégiés une gêne de tous les instants. Elle est la condition d’existence d’institutions comme la Sécurité Sociale, qui est, en pratique, un système de redistribution nationale, incompréhensible sans l’hypothèse d’une communauté d’individus solidaires et égaux. L’antinationalisme est, pour des classes supérieures qui veulent se débarrasser de leurs obligations, fonctionnel, efficace, et discret. Il tend à délégitimer l’égalitarisme interne à la société, en activant le projet parfaitement honorable d’un dépassement du nationalisme et des phénomènes d’agressivité entre peuples. (…) Les classes supérieures françaises semblent caractérisées, en cette fin de XX° siècle, par une véritable horreur de la nation en tant que telle, qui n’évoque plus, pour elles, que la guerre et le racisme anti-immigrés.

Le Paris des bac+5 (ou plus vraisemblablement +2) s’est enflammé pour la défense des immigrés, après s’être ému des problèmes des sans papiers, mais il n’arrive toujours pas à s’intéresser au peuple des provinces, torturé par une politique européenne et économique qui n’en fini pas de faire monter le taux de chômage. (…) Partout l’émergence d’une strate culturelle supérieure, comprenant en gros 20% de la population, semble briser l’homogénéité de la nation et rendre possible une solidarité supranationale des privilégiés.

 

La pensée unique:

Nous devons accepter l’évidence : il n’y a RIEN dans la pensée unique, qui est en réalité une non-pensée, ou une pensée zéro. Cette pensée zéro se contente de hurler l’inévitabilité de ce qui est ou de ce qui advient. Aux Etats-Unis, elle clame l’inévitabilité de l’ultra-libéralisme. En France, celle de la monnaie unique et du libre-échange. Elle est Pangloss dans le candide de Voltaire : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. (…) Le trait central est unificateur de la pensée zéro est une glorification de l’impuissance, une célébration active de la passivité que l’on doit bien désigner par un terme spécifique : le passivisme. (…) Même la monnaie unique, à l’origine projet positif quoique mal pensé, n’apparaît plus à la veille de sa réalisation que comme un « machin qui arrive », qu’on ne peut empêcher, qu’on accepte sans même croire aux moindre de ses avantages économiques. On s’y soumet désormais, comme au libre-échange, par passivisme.

 

Le divorce :

Reste à expliquer la fixation privilégiée de cette pensée zéro dans quelques secteurs spécifiques de la société. Pourquoi le vide, le néant irait-il se loger ici plutôt qu’ailleurs ? (…) Pour être conduit à s’insurger contre le néant, il faut que ce néant fasse mal, qu’il produise de la souffrance. C’est ici qu’intervient la structure de classe. (…)

Dans les années 1985-1995, niveaux de revenu et taux de chômage révèlent la situation privilégiée des titulaires de diplômes. Dans la France de 1992, une formation supérieure se soldait par un tôt de chômage moyen de 4,4% seulement. Une telle proportion n’est pas encore très éloignée du plein emploi. Une éducation n’allant pas au-delà du premier cycle secondaire – en termes de diplôme, du Brevet – induisait statistiquement  un taux de chômage de 12,1% (…)

Jamais une telle masse culturelle n’avait existé en haut de la société, dont la capacité de domination est infiniment plus réelle que celle du capital. (…) C’est la combinaison de l’aisance économique relative et de la compétence culturelle qui crée l’effet de domination. C’est l’acceptation par ce monde de la pensée zéro qui établit la toute-puissance du néant. Une fois posée l’existence de cette catégorie, une bonne partie des contradictions morales de la période s’effacent. Les bonnes intentions d’une classe fortement éduquée s’investissent dans la défense des valeurs morales, dans l’hostilité à la peine de mort, dans le refus du racisme, et dans un attachement sans faille à la liberté d’expression. Ses bons revenus et sa bonne insertion sur le marché du travail s’expriment dans le passivisme : acceptation du libre-échange et de la politique du franc fort, indifférence (ou peut-être devrait-on dire tolérance) aux souffrances des milieux populaires.

 

Le Front national :

La « plongé » d’une proportion importante d’ouvriers ou, plus généralement, de membres des catégories populaires, dans le vote Front national, conduit à une situation sociologique et psychologique originale. Le pauvre, dans le regard du riche, commence d’être défini par son naufrage moral autant que par ses difficultés économiques. C’est ainsi que naît le climat très particulier des années 1990, durant lesquelles les milieux populaires sont systématiquement dénoncés. C’est sans doute un moment de bonheur intense pour les catégories supérieures de la société, qui peuvent ainsi jouir, simultanément, de leurs privilèges matériels et du sentiment d’être du côté de la justice. Rarement une société aura tant donné à ses élites : la culture, l’argent, et la bonne conscience en prime.

La société française des années 1988-1998 combine un discours civilisé, soft, moderne, sur les droits de l’homme, la démocratie et la sexualité, à une gestion féroce, cruelle, indifférente, des rapports économiques et sociaux. Le libre-échange et la politique du franc fort  ont imposé à l’économie des adaptations aussi dures qu’inutiles, les élites ont infligé à la société des souffrances inouïes. Le vote Front national ne révèle pas une violence populaire spécifique, il n’est que le reflet, dans les milieux populaires, de la violence de la classe dirigeante.

 

La gauche :

Les enseignants, qui constituent l’un des cœurs sociologiques de la gauche, sont faiblement menacés par l’évolution économique. N’ayant pas à craindre au jour le jour le licenciement ou une compression de salaire, ils ne se sentent pas menacés d’une destruction économique, sociologique et psychologique. Ils ne sont donc pas mobilisés contre la pensé zéro. (…) Sans être le moins du monde « de droite », statistiquement, ou favorable au profit des grandes entreprises, ils sont atteints de passivisme et peuvent se permettre de considérer l’Europe monétaire et l’ouverture des échanges internationaux comme des projets idéologiques sympathiques et raisonnables. (…) L’acceptation implicite de la gestion économique par cette catégorie sociale, idéologiquement et statistiquement plus importante que les « bourgeois » ou les hauts fonctionnaires, assure la stabilité européiste et libre-échangiste du Parti socialiste, dans ses tréfonds militants et non pas simplement parmi ses dirigeants. On peut ici formuler une prédiction de type conditionnel : si les enseignants viraient sur les questions de la monnaie unique et du libre-échange, la pensée zéro serait, du jour au lendemain, morte, et l’on verrait se volatiliser les prétendues certitudes du Medef et de Bercy.

L’immobilité idéologique des enseignants les a séparés de cet autre cœur sociologique de la gauche que constituent les ouvriers, qui eux subissent, depuis près de vingt ans, toutes les adaptations, tous les chocs économiques concevables. Les résultats électoraux  des années 1988-1995 mettent en évidence cette dissociation, peut être temporaire, des destins. La stabilité du vote enseignant pour la gauche, au pire moment de la plongée du Parti socialiste, a contrasté avec la volatilité du vote ouvrier, désintégré, capable de se tourner vers le Front national comme vers l’abstention.

Je ne suis ni enseignant, ni fonctionnaire, mais je dois reconnaître que je me reconnais quelque peu dans la description faite de ce cœur sociologique par Emmanuel Todd. Nous sommes pris dans une gangue idéologique et médiatique qui neutralise notre libre arbitre et il est difficile d’en sortir.

Luc Rousselot

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