Leurs écrits nous parlent – 5 – extraits de « Le droit de savoir » d’Edwy Plenel

D’Edwy Plenel, Directeur fondateur de Médiapart, dans son livre « Le droit de savoir » qui insiste sur le besoin vital d’une information indépendante dans une démocratie. Le passage retenu nous intéresse par ce qu’il dit de la citoyenneté et des oligarchies.

Qu’est-ce que la démocratie ? C’est le régime de n’importe qui. Sans privilège de naissance, de fortune ou de diplôme, j’ai le droit de m’en mêler. Sans avantage d’origine, de milieu, d’appartenance, j’ai le droit de participer. De m’exprimer, de protester, de manifester, de voter, d’être candidat, d’être élu et, même de gouverner.

Tels sont à la fois la promesse et le scandale démocratiques. Ceux de l’égalité des droits, ceux du peuple souverain, ceux de la liberté des citoyens.

Promesse à la manière d’un horizon, toujours recherché et se dérobant en même temps, embrassé par le regard et cependant hors d’atteinte. Un idéal qui appelle le mouvement, l’implication et la mobilisation, tout comme la ligne d’horizon, lors d’une randonnée, nous met en branle, poussant les marcheurs à atteindre le sommet, à arpenter la crête, à chercher le point de vue. Autrement dit, la démocratie comme promesse en construction permanente parce que forcément inachevée.

Scandale parce que cet idéal démocratique, quelques soient les époques et les contextes, aura toujours devant lui, sans cesse renaissantes et reconstruites, de nouvelles oligarchies. Je suis bien né, j’ai les réseaux ; je suis fortuné, j’ai les moyens ; je suis diplômé, j’ai le savoir. Pour toutes ces raisons, je serai mieux à même de décider, de diriger, de gouverner que le n’importe qui démocratique, a priori démuni de toutes ces qualités. Dès lors, la politique est forcément conduite d’en haut, inspirée et éclairée par ceux qui s’en croient les ayants droit, propriétaires ou dépositaires, et non pas animée et imaginée d’en bas par le souverain peuple supposé la légitimer.

Mettant à bas l’ordre immuable des places et des conditions, l’abolition des privilèges est une provocation sans fin face à la tentation immuable de déduire les places des conditions. Aussi ces oligarchies peuvent-elles être aussi bien sincères qu’intéressées. Aveugles sur l’avantage qu’elles s’accordent ou cyniques dans leur soif d’appropriation. Dévouées à l’intérêt général, même si elles s’en attribuent le bénéfice, ou soucieuses de leurs intérêts privés, à l’abri des responsabilités qu’elles occupent. Compétentes ou corrompues, conservatrices ou réformatrices, audacieuses ou misérables, elles partagent cette conviction de savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour lui.

Dès lors, la démocratie est un défi permanent. Comment faire vivre le n’importe qui de sa promesse ? Comment éviter qu’il ne soit toujours supplanté par les élites du pouvoir, de l’avoir et du savoir ? Comment lui permettre d’assumer son rôle, faire en sorte qu’il puisse agir sans aveuglement, choisir avec lucidité, voter et gouverner en connaissance de cause ? Pour discerner, me prononcer, m’orienter, trancher, décider, assumer ma responsabilité démocratique, il faut non seulement que je sache ce qui a été fait, ou non, en mon nom, mais aussi que j’ai les moyens d’une intelligibilité du présent, lequel est lui-même encombré de passé.

Bref, il faut que je sois informé.

La question de l’information, avant de devenir un enjeu professionnel ou une affaire économique, est au cœur de la vitalité démocratique elle-même. Ce n’est pas une question annexe ou seconde, mais la condition essentielle et première de sa promesse, ce gouvernement de n’importe qui. Le droit de savoir en est la garantie : sans connaissance égale des faits d’intérêt public, pas de cité commune ; sans accès partagé aux informations qui la conditionnent, pas de démocratie vivante. Proclamer ce droit, c’est ainsi refuser la confiscation de la politique par ceux qui prétendent savoir quand d’autres ne pourraient jamais savoir. […]

Au printemps 1968, on pouvait trouver en librairie à Paris un livre intitulé La Presse, le pouvoir et l’argent. Quarante cinq ans après, nous sommes devant le même triple défi démocratique : la vitalité de la presse, son indépendance du pouvoir, son intégrité vis-à-vis de l’argent. […] Le philosophe Paul Ricœur réclamait déjà cette invention politique qui protégerait l’information des ingérences, celles de l’argent et du pouvoir, qui corrompent son nécessaire rôle de « service d’intérêt public ». Et il soulignait l’enjeu démocratique face au risque que « la direction des affaires soit accaparée par des oligarchies de compétents », lesquels seraient notamment « associés aux puissances d’argent ».

« Partout, insistait-il, c’est la même confiscation. Et tout nous y incline : la complexité croissante des problèmes dans les sociétés industrielles avancées, la paresse des citoyens, leur appétit de bien-être sans trouble de pensée, la commodité des compétents eux-mêmes, l’intérêt des féodalités. La dépolitisation, dans son fond, n’est pas autre chose que cette démission de la plupart, réciproque de la confiscation de la décision par quelques-uns. C’est ici que l’information est condition de démocratisation : car qu’est-ce que la démocratie, sinon le régime qui assure au plus grand nombre – à la limite à tous-, à tous les degrés, la participation à la décision ? »

On décide de sortir de notre paresse et on s’occupe de notre avenir ?

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