De l’empathie… ou faculté de se mettre dans la peau de l’autre

Le 13 juillet, je suis allé au festival d’Avignon voir « comme en 14 », une pièce du « Théâtre Pouffe » de Sauveterre. Cette pièce met en scène quatre femmes dans un hôpital militaire pendant la guerre de 14-18. Il y a une infirmière chef, une infirmière, une jeune femme « de bonne famille » qui tente d’aider les deux infirmières et  une comtesse dont le fils blessé est soigné dans cet hôpital. Il s’agit d’un moment de la vie de ces quatre femmes à la veille de Noël. Je ne dévoilerai pas l’histoire mais une des choses que j’en ai retenue, c’est, à travers les difficultés d’un pareil moment, les histoires personnelles et les conditionnements sociologiques, la faculté  d’empathie de ces femmes les unes pour les autres. Il est fort possible qu’en temps normal, ces femmes ne se soient pas connues et si elles s’étaient connues, soient restées indifférentes les unes des autres.

Le 20 juillet, l’usine SANOFI d’Aramon fêtait ses cinquante ans. SANOFI est une entreprise pharmaceutique qui dans le cadre du libre-échange du libéralisme international a grossi par le rachat d’autres grosses entreprises pharmaceutiques comme SYNTHELABO et AVENTIS. SANOFI n’avait le choix qu’entre « manger » ou « être mangée ». L’homme, artisan de cette évolution était encore un capitaine d’industrie. Sous sa direction, recherche et développement, indispensables à une industrie pharmaceutique, ont bénéficié d’importants investissements dans les années 1990 et au début des années 2000. L’âge du capitaine et l’évolution de notre société capitaliste étant,  il a été remplacé par un « financier » qui depuis qu’il est arrivé à la tête de SANOFI, n’a fait que chercher des sources de profits, a fermé des entités qui ne rapportaient pas assez à ses actionnaires. La recherche interne fait depuis quelques temps l’objet de tous ses soins. Dans la pharmacie, la recherche est longue et incertaine, donc coûteuse. Réduire les coûts passait pour lui par l’externalisation des ces travaux de recherche vers les pays à moindre prix salariaux. Il s’agit donc là aussi de mondialisation et de délocalisation sur des métiers que l’on nous présentait il y a encore quelques années comme des métiers à haut potentiel de valeur ajoutée qui ne seraient pas délocalisés.  Deux centres de recherche sont touchés, Toulouse et Montpellier. Des chercheurs de Montpellier sont donc venus pour rappeler leur opposition au directeur général et rappeler que ce n’était pas partout la fête à SANOFI. Nous sommes quelques uns à être allés leur prêter main forte.

Dans le cadre de cette manifestation, nous avons eu face à nous des gendarmes dont une grande majorité était de jeunes réservistes qui font là un « job » d’été. Je me trouvais sur un accès du site très peu fréquenté. Nous sommes, bien que « manifestants », des gens mesurés, manifestant pacifiquement contre la démesure de notre société. Les gendarmes avec qui nous avons discuté (pourquoi nous regarder en chien de faïence ?) étaient également mesurés dans leurs idées, réfléchis et cherchant à comprendre l’évolution de notre société, capables de faire la différence entre des comportements relevant d’une responsabilité individuelle et ceux de déterminismes sociaux. Ces jeunes gendarmes étaient inquiets du manque de repères et d’éducation de beaucoup de leurs congénères. La mondialisation les inquiétait mais ils la croyaient irréversible.  Ils se disaient patriotes, participaient à leur devoir de patriote en faisant ce job d’été dans la gendarmerie et n’étaient pas du tout heureux de voir les couleurs du drapeau récupérées par des partis d’extrême droite. En tant que gendarmes, ils avaient un devoir de réserve mais ils n’en étaient pas moins citoyens, et m’ont rappelé « qu’ils savaient faire usage de leur droit de vote et étaient capables d’empathie ». Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais mon avis est que notre République a besoin de gendarmes de cet acabit, serviteurs de l’état républicain.

Ces deux petits évènements personnels, sujets à l’empathie, m’ont remémoré deux évènements étrangers mais qui m’ont touché (comme beaucoup d’entre vous, sans doute) quand ils se sont produits. L’un récent, m’ayant rappelé l’autre, bien plus vieux.

Ce premier évènement est la mort de Clément Méric. Comment est-il possible à notre époque qu’un jeune meurt sous le(s) coup(s) d’un autre jeune pour des idées politiques ? Et même s’il s’agit d’un accident, c’est un militant de gauche (extrême diront certains) qui tombe sous les coups d’un militant d’extrême droite. Pas le contraire. Pourquoi ? Je n’ai pu, je ne peux m’empêcher de penser que deux vies ont été brisées ce jour là. Celle de Clément, bien sûr, mais aussi celle d’Esteban Morillo, ce jeune extrémiste de droite. Comment notre société pouvait laisser faire que des jeunes en arrivent à penser que la solution était dans la défense d’une « France Blanche » ? Comment notre société et ses « élites » peuvent ils faire en sorte que des jeunes se sentent si dévalorisés qu’ils puissent en tenir l’autre, l’étranger, le descendant de l’étranger pour responsable ? Comment en sont-ils amenés à considérer pour responsables de la mondialisation et de ses dérives libérales, les immigrés qui en sont tout aussi victimes, plutôt que les oligarchies mercantilistes qui mènent le Monde ? Je ne peux m’empêcher de considérer ce jeune comme un enfant perdu de la République. Dissoudre les groupuscules d’extrême droite n’est pas suffisant. C’est à la racine qu’il faut expurger le mal et créer une société dans laquelle le maximum trouvent leur place et leur équilibre.

La réflexion sur la mort de Clément Méric, m’a rappelé celle de Brahim Bouarram, lâchement jeté à la Seine par des militants d’extrême droite en marge du défilé du premier mai 1995 du Front national. Comment avoir de l’empathie pour ces gens qui, à plusieurs, lâchement je le répète,  jettent à l’eau un homme parce qu’il n’est pas de la même couleur qu’eux ? Ont-ils eu de l’empathie, eux, pour l’homme qu’ils ont tué et la famille à qui ils ont créé le vide ? Ce sont-ils mis à la place de celui qui passait par là, avait le tort de ne pas leur ressembler ?

Et d’écrire, me viennent à l’esprit, les attaquent de bars « gays » par des militants d’extrême droite, les images du 1 mai 2013 du défilé du FN avec des gens qui crient et font crier à des enfants « on est chez nous, on est chez nous… », et « première, deuxième, troisième génération… on est tous des mangeurs de cochons » ou cette femme qui défile avec un saucisson accroché au drapeau français.

Ce n’est pas ça défendre le peuple français, la souveraineté du peuple français.

Qui leur met ces balivernes dans la tête ? Qui profite du désarroi de ces gens pour prendre une revanche sur l’Histoire? Qui valorise la violence, le combat ? Autour de quel parti politique officient ces groupes, groupuscules, associations ?

Malgré leurs discours sur la mondialisation, l’Europe du libre-échange, ces gens ne sont pas les défenseurs d’un peuple libre et souverain. Ils veulent seulement faire prospérer leur petit commerce. Ils veulent créer leur propre oligarchie (poujadistes roturiers qu’ils sont) ou la remettre au pouvoir pour les descendants de cette France, fille ainée de l’Eglise. Leur système économique reste le capitalisme avec ses classes dominantes et ses classes dominées. Leur nostalgie pour la grandeur de l’empire français et de ses colonies avec leurs peuples dominés d’où découle le racisme (qu’ils récusent) en est une illustration.

Il est fort à parier que celles et ceux qui votent pour eux, se retrouvent dans une situation comparable à celle d’aujourd’hui si ces boutiquiers malfaisants que l’on voit à la télé et que l’on entend à la radio accédaient au pouvoir. Ce n’est pas la discrimination « nationale » qui améliorerait le sort des français. Les habitants des banlieues et quartiers chauds seraient de fait plus rejetés et dans la misère, mais ce n’est pas parce que notre voisin est plus malheureux que nous, que nous en sommes plus heureux. Par les fausses responsabilités qu’ils désignent, ils masquent les vrais responsables, ces oligarques « apatrides » qui aujourd’hui comme hier préféreraient Hitler au Front populaire.

Vous qui lisez ces lignes, écrites dans le cadre des élections municipales, et alors que le Front national a annoncé sa volonté de présenter une liste FN à Roquemaure, ne perdez pas de vue, que quelles que soient les qualités humaines des roquemauroises et des roquemaurois qui y figureront, certaines des idées affichées par ce parti prônent l’exclusion de nombre d’entre nous, citoyens de cette ville notamment.

Quelles que soient vos origines (et j’insiste sur ce point), ne croyez vous pas que plutôt de voir dans « l’autre » le différent, nous pourrions y voir le semblable, celui à la place de qui nous pourrions être et celui qui pourrait être à la notre. Je sais bien que l’empathie n’est pas chose facile et ce d’autant plus avec ceux de qui nous pouvons être proches et/ou avec qui nous pouvons avoir des (vieux !?) contentieux. Mais peut-être serait-il possible d’en arriver à un échange « entre le courage de celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense, et le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend »1.

C’est cet échange que nous souhaitons promouvoir à Roquemaure afin de faire tomber les barrières culturelles et les a priori excluants.

Luc Rousselot

1 Michel Foucault

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